Mimet chez Cézanne

8 Juil, 2021

Une photographie intrigante

Dimanche, il y a eu cette pho­to grand-format, aper­çue au vide-grenier de la place des prê­cheurs, esqui­chée dans l’a­mon­cel­le­ment de bric-à-brac, entre mitaines trouées, télé­phone à cadran rota­tif vin­tage et jeux d’en­fants au plas­tique déla­vé.
Mon regard s’arrête sur un cli­ché, repré­sen­tant un pay­sage de Provence, avec une pers­pec­tive au relief décapant.

Pendant un cer­tain temps nous avons cher­ché à savoir d’où la pho­to­gra­phie avait été prise, même les deux femmes du stand sont per­plexes, per­sonne ne sait…
Nous res­tons là lon­gue­ment, le regard plon­gé dans la pho­to, alors que se creuse le fos­sé de l’énigme. L’horloge du Beffroi nous tire de nos pen­sées et l’activité four­millante du vide-grenier reprend. En ren­trant, je demeure son­geuse, sur mon vélo, sen­tant le vent léger d’au­tomne s’engouffrer dans mon cou.

Le village inconnu retrouvé sur la “toile”

Et aujourd’­hui en fai­sant glis­ser l’actualité sur Facebook du bout des doigts, je suis frap­pée par cet extrait d’une lettre de Paul Cézanne, publié par Valerie Blaecke sur son mur, et qui fait écho au pay­sage de la pho­to. Ce vil­lage per­ché avec la Sainte-Victoire, dor­sale rep­ti­lienne ondu­lante en arrière-plan serait-ce Mimet ?
Mimet est situé au nord de Marseille, c’est le plus haut vil­lage des Bouches-du-Rhône, culmi­nant à 491 mètres, coin­cé entre Gardanne et Gréasque, sur la chaîne de l’Étoile. C’est là qu’on trouve l’op­pi­dum de la Tête de l’Ost, petit vil­lage for­ti­fié de l’âge de fer clas­sé monu­ment his­to­rique. D’un côte une vue sur la baie de Marseille et les porte-containers du port ges­ti­cu­lantes. De l’autre la chaîne de la Sainte-Venture.

Au pre­mier abord un vil­lage du sud sem­blable à mille autre pareils. Magnifié et por­té aux nues par le “père” de tous les peintres…Paul Cézanne, qui pos­sé­dait une aus­si belle plume qu’un pin­ceau avi­sé. Lisons plu­tôt cet extrait de sa cor­res­pon­dance avec Émile Zola, son ami d’enfance, son alter-égo, celui qui l’encouragea à se mettre à la peinture.

L’œil du peintre

« J’ai tou­jours aimé mar­cher. Alors, me voi­ci en che­min à tra­vers les pinèdes qui entourent Gardanne. Depuis chez mon amie, je voyais au loin, dans l’Étoile, un vil­lage. Elle me ren­sei­gna : c’était Mimet, « un pays où l’on mange des pois chiches » me précisa-t-elle, un peu nar­quoise. Après trois heures, j’y suis.
A vrai dire, je suis allé un peu plus loin. Un pay­san m’a indi­qué un lieu-dit, la Prunière. Et voi­là, mon cher, c’est une mer­veille, c’est beau comme un décor. Ici, c’est un pays de col­lines décou­pées en ter­rasses culti­vées : il y a du blé par­tout devant moi, avec des aman­diers, des figuiers et de la vigne. Ils font une piquette savou­reuse, à la fois aigre­lette et sucrée, à boire dans l’année. Et il y a le vil­lage allon­gé sur un piton rocheux, dans le midi quand les ombres sont courtes, on dirait un jeu de cubes en désordre, éti­ré avec son clo­cher qui aspire tout vers le ciel. Le plus beau, mon cher, d’un côté, au levant, tu as la mon­tagne, et au fond la Sainte-Victoire, ma Sainte-Victoire de face tel un mur fes­ton­né qui ren­voie la lumière et creuse le vil­lage. Et par-dessus, un ciel de tur­quoise lavé de mis­tral. Pour seul bruit, j’ai des son­nailles de chèvres et des bêle­ments de moutons.
Voilà, je suis reve­nu par ce sen­tier de la Prunière, en pas­sant sous les chênes. Nulle habi­ta­tion aux alen­tours, seule­ment des champs et des gens qui s’activent aux vendanges.
Personne à Mimet n’a vou­lu se haus­ser du col, on a fait avec ce qu’on avait : les mai­sons sont de cal­caire bleu, cas­sant, une humble pierre. Ils la gardent telle quelle, sans cré­pis, seule­ment join­toyée : la lumière joue là-dedans que c’en est une mer­veille. Une génoise par-ci et les tuiles aux reflets mul­tiples qui pro­fitent du soleil par-là. Il y a des gens qui m’observent, des gosses pieds nus, dépe­naillés, mais j’ai vu en bas qu’ils ont une école toute neuve avec un lavoir et une fon­taine au bord de la petite route à peine empier­rée. Et sur la place, tu as des aca­cias : ils ne sont pas bien gros parce que le rocher est pré­sent par­tout, peu de terre sur ce piton, et par­fois tu le vois au pied des mai­sons, retaillé pour s’asseoir. Ils doivent aimer ça, s’asseoir parce que les bancs, il y en a près de chaque entrée ! Parfois en plus, il reste une chaise oubliée depuis la der­nière conver­sa­tion d’hier, à la fraî­cheur. Voilà, il y a une fon­taine avec des fers for­gés, un robi­net et des femmes qui attendent leur tour pour emplir leur jarre à eau. Elles ne sont pas pres­sées, elles bavardent sous leur fichu avec leur robe sombre jusque par terre.
Ce vil­lage est fait en escar­got, la rue unique où courent par­tout des poules caque­tantes s’enroule et monte à l’église : elle est toute simple mais ren­ferme la plus ancienne crèche de Provence, une belle grille d’autel, un pave­ment de marbre noir et blanc… Dehors, c’est le châ­teau, enfin ce qu’il en reste, beau­coup de ruines : elles m’ont plu. Tu vois, les puis­sants sei­gneurs qui avaient construit cette for­te­resse n’ont rien pu faire. Ce sont les petites gens qui l’ont empor­té : leur patience a été plus forte que leur fai­blesse, ils ont enrou­lé leurs mai­sons autour d’un noyau dur et vide. D’en haut, tu as une vue superbe vers le Ventoux, l’Etang de Berre, vers Aix caché dans son repli de colline…
C’est un vil­lage de pierres, c’est miné­ral, on dirait un nid d’abeilles. De loin, je le dis main­te­nant, Mimet cou­ronne un relief nu, il n’y a pas d’arbre, leur bétail a tout man­gé aux abords des mai­sons. Je revien­drai peindre ici.
Ton ami Cézanne. Le 18 sep­tembre 1885 »

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